Entretien avec Marianne Piketty – Partie 2 : « J’espère que ce temps trop long de silence confirmera notre besoin absolument essentiel de culture »

Mars 2021

© Emmanuel VIVERGE | www.tmt.photo


Première invitée des entretiens de la FEVIS avec les directrices et directeurs artistiques, d’ensembles, la violoniste Marianne Piketty a fondé en 2013 Le Concert Ideal, ensemble à géométrie variable de solistes et chambristes internationaux.

Dans cette seconde partie de l’entretien, elle partage revient avec nous sur l’année 2020, les impacts de la crise sanitaire pour les artistes.


Propos recueillis par Clément Vialle

Comment avez-vous vécu artistiquement cette année 2020 ?

Marianne Piketty : Ayant une vie très active, je me suis d’abord reposée ! Ensuite, j’ai été prise par une sorte d’agitation car ce vide m’angoissait… J’ai appris à l’accepter progressivement et j’ai commencé à réfléchir à de nouvelles formes que j’espère expérimenter, en prenant mon temps. Nous avons énormément à apprendre, dans le classique, sur le sujet du numérique. Je suis également professeure alors j’ai essayé d’être très présente pour soutenir les étudiants, pour qu’ils gardent leurs désirs, leurs rêves, un sens à leur vie, leur vocation artistique. J’espère que ce temps trop long de silence, d’éloignement, de relations virtuelles confirmera notre besoin absolument essentiel de lien, de culture, de nature ! Je m’inquiète des conséquences. Nous ne pouvons pas vivre isolés. Les réseaux sociaux ne comblent absolument pas ce vide : je les vis comme de l’agitation superficielle !

_____Parole d’artiste !

Nous avons énormément à apprendre, dans le classique, sur le sujet du numérique.

Marianne Piketty

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Ce vide, on le comble par la créativité ?

Si on l’accepte, cette vacuité se transforme et devient alors propice à l’imaginaire, à la créativité. C’est aussi l’un des thèmes de L’Heure Bleue. Ce vide, ce silence imposé nous force à une certaine forme de sagesse, dans un monde où, au contraire, les choses ont tendance à être une fuite en avant. Mais je sais que pour beaucoup, et surtout pour la jeune génération, c’est une source d’angoisses bien légitimes. C’est une épreuve pour chacun de nous…

Une épreuve pour le monde de la culture sur lequel la crise a eu un impact très fort. Allez-vous penser différemment votre métier de musicienne ? 

Je pense que j’ai appris à apprécier tout ce qui m’est donné, à me rendre compte du caractère essentiel du lien humain. La musique est un moyen, un point d’appui pour se tenir debout dans les moments difficiles. La culture, en dépit de ce qu’on peut dire, est essentielle. J’ai aussi appris à apprécier ce temps ralenti en développant un rapport au temps différent et je l’espère, un peu de sagesse…

La crise a également fait naître de belles initiatives, notamment des projets collectifs, ce sont des choses qui vous inspirent ? 

J’aimerais y travailler en région Centre-Val de Loire. Cette crise m’a fait reprendre conscience du caractère essentiel du collectif. J’ai trouvé extraordinaire l’initiative du Grand-Est’ival (projet de festival itinérant lancé par 13 ensembles de la région Grand Est, avec près de 150 concerts du 16 juillet au 2 août 2020, ndlr) : tous ces directeurs et directrices artistiques, tous ces administrateurs qui ont travaillé ensemble. Toutes ces différences rassemblées : musique actuelle, musique médiévale, musique contemporaine, avec un même désir pour tous d’aller vers le public. D’un seul coup, il y avait cette envie de partage et de rendre les choses possibles. L’idée d’un festival collectif et itinérant à un moment où les gens sont tellement individualistes est géniale ! J’adorerais que nous arrivions à créer quelque chose de similaire avec les ensembles de la région Centre-Val de Loire.

Festival 1001 notes

L’ancrage local des artistes s’est réaffirmé, la notion de proximité est devenue beaucoup plus forte…

Nous avons des projets de tournée, en Chine par exemple, et il est nécessaire d’exister à l’international. Mais la crise nous apprend aussi le bonheur et la nécessité de l’ancrage territorial. Pendant le confinement, je n’avais pas opté pour jouer tous les jours sur Facebook. Le concert, comme je le conçois, raconte une histoire, nous fait voyager. L’écran fait obstacle à mon émotion… et je n’arrive par conséquent pas à apprécier un concert derrière un écran.Donc j’ouvrais ma fenêtre, tous les soirs, comme beaucoup d’autres et je jouais. J’expliquais un morceau à mes voisins. Ces moments ont créé des liens d’amitié qui grandissent maintenant et changent mon quotidien.

_____Parole d’artiste !

J’espère que nous saurons construire un monde plus lumineux, une renaissance joyeuse !

Marianne Piketty

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Pensez-vous que la crise va changer le regard du public sur les artistes ? 

Je n’oserais pas me prononcer. Entre les deux confinements, j’étais assez confiante. Les concerts que nous avons eu la chance de donner étaient complets ! Les gens, de tout âge, avaient cette soif de sortir. Des personnes âgées, pour rien au monde n’auraient remis en question leur besoin de sortir même masquées au concert. Une vie sans culture est impossible et pourtant j’ai le sentiment que nous nous refermons… Si la crise perdure, il faudra que les artistes retournent conquérir le public qui se sera habitué à ne plus être là. J’espère que nous saurons construire un monde plus lumineux, une renaissance joyeuse ! Je nous le souhaite. C’est aussi la lumière de L’Heure Bleue

Vos projets résonnent avec l’actualité, ils sont très actuels…

Le disque L’Heure Bleue est sorti durant le premier confinement… Étonnante coïncidence… J’espère avoir la même intuition avec Impressions Vénitiennes et que nous allons vivre un été joyeux et foisonnant de culture !

Vous disiez dans la première partie de cet entretien que votre but est la recherche de l’émotion musicale. Quelle a été votre toute première émotion musicale ?

C’est peut-être lorsque j’ai joué avec orchestre un concerto de Mozart à la Salle Pleyel. J’avais 7 ans et entendre mon petit violon au-dessus d’un orchestre dans cette grande salle était incroyable, même un peu décalé … Mais ce sont des souvenirs de petite fille ! Je me souviens également d’un moment où j’avais voulu arrêter le violon, à l’adolescence. Au bout de 2 mois, j’avais l’impression de ne plus pouvoir vivre, l’impression d’étouffer. A cet instant, j’ai su que c’était essentiel pour moi. Mes grandes joies musicales sont aussi ces moments de médiation où j’arrive à toucher des gens qui ne connaissent rien de la musique, la découvrent, se l’approprient et l’emportent en eux comme un jardin secret, et j’espère, un pilier intérieur.  Je transmets alors ce qu’est la musique pour moi, dans mon quotidien.

Quelle est votre dernière découverte musicale ?

Amanda Maier, une compositrice du XIXe siècle. Je vais explorer ce sillon et il y aura bientôt un enregistrement avec piano autour de cette compositrice.

LA FEVIS rassemble 160 ensembles indépendants. En tant que fondatrice d’un de ces ensembles, quelle est votre définition de l’indépendance ?

Une grande chance aujourd’hui ! Un espace de liberté merveilleux, la possibilité de créer, rêver, partager, découvrir, s’engager ! Une responsabilité aussi…

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