3 questions à Bruno Bonhoure et Khaï-Dong Luong : « Les musiques médiévales comme sonorités n’existent que si nous les recréons à partir des traces du passé.  »

Novembre 2022

Par Clément Vialle

© Greg Alric


A l’occasion du lancement de la série « Circum Cantum » ​​​​​​​par l’ensemble La Camera delle Lacrime et de la sortie de son nouveau disque, la FEVIS a posé 3 questions aux directeurs artistiques de l’ensemble : le chanteur Bruno Bonhoure et le metteur en scène Khaï-Dong Luong.

Ils nous présentent ensemble leur disque et spectacle « Les Noces de Saba-Missa Luba » et évoquent l’importance qu’ils accordent aux projets participatifs et pédagogiques.


Votre nouveau disque « Les Noces de Saba-Missa Luba », dont le spectacle est aussi en tournée, imagine l’union de la reine de Saba au roi Salomon : deux univers différents qui se combinent. Comment s’est construit ce programme ?


Bruno Bonhoure : Pasolini évoquait la notion de « magma stylistique » à propos de son film L’Évangile selon saint Matthieu qui s’ouvre sur le Gloria de la Missa Luba scandé par un soliste accompagné par un chœur et des percussions. Un des enjeux narratifs qui nous a séduits dans le film de Pasolini tient dans la capacité du réalisateur, penseur et poète italien, à choisir de manière très minutieuse et à opérer un mélange savant entre musique ancienne, musique de tradition populaire, musique du monde et de création. C’est avec cet état d’esprit que nous avons imaginé le spectacle Noces Saba – Missa Luba.

Le spectacle des Noces de Saba, c’est l’invention de l’événement qui unit Makeda, la reine de Saba1 au roi Salomon, fils du roi David. Pour cette création, nous donnerons notre propre adaptation et exécution de la Missa Luba. Cette messe a été interprétée pour la première fois en 1958. Elle pourrait être considérée à juste titre comme le pendant africain de la très populaire œuvre andine de la Missa Criolla, composée elle en 1964. La Missa Luba comporte les cinq parties habituelles de la liturgie catholique : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei. Si cette messe en latin fut dans un premier temps chantée sur des airs non écrits de l’Afrique subsaharienne, c’est le franciscain Guido Haazen (1921-2004) qui en fixa un arrangement enregistré puis édité en disque vinyle en 1958.

Au sein de La Camera delle Lacrime, l’interprétation des corpus de chants du Moyen Âge est contextualisée dans une écriture dramatique qui permet, tout en s’inscrivant dans l’histoire de la découverte de ces répertoires depuis le siècle dernier, de rendre plus éloquents et intelligibles pour un public contemporain ces sons inspirés de traces du passé. Les orientations interprétatives croisent la recherche et les intuitions dans l’action de faire. Elles interrogent plusieurs traditions, savantes et populaires, orales et écrites, structurées et improvisées. Ce même foisonnement se retrouvait à la cour du roi Alphonse X.

1. Reine de Saba (arabe : ملكة سبأ malika-t Saba ; hébreu :מלכת שבא malkat Sheva ; Ge’ez : ንግሥተ ሳባ nəgəstä Saba)

Sortie officielle du disque « Noces de Saba – Missa Luba » le 9 décembre 2022

La Camera delle Lacrime a lancé début octobre sa série pédagogique « Circum Cantum ». Pouvez-vous nous présenter ce projet et à qui s’adresse-t-il ?

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Circum Cantum, « Autour du chant » en latin, est une série pédagogique qui utilise la musique pour transmettre aux enfants une connaissance du monde, des arts et de la vie en communauté, en se basant sur des supports en lien avec le Moyen Âge.

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Bruno Bonhoure : Circum Cantum, une histoire du Moyen Âge au fil des chansons est une série pédagogique qui utilise la musique pour transmettre aux enfants une connaissance du monde, des arts et de la vie en communauté, en se basant sur des supports en lien avec le Moyen Âge. C’est en CM1 puis en cinquième que l’élève rencontre un savoir en lien avec le patrimoine du Moyen Âge. Le projet Circum Cantum s’adresse donc en priorité à ces classes d’âge. Mais les temps changent et c’est maintenant tout le long de notre vie que nous apprécions d’apprendre de nouvelles connaissances et découvrir des aventures insolites. Ce programme est donc aussi à destination de tout curieux.

Khaï-Dong Luong : La série Circum Cantum s’appuie sur l’événement de musique médiévale au présent, comme expérience sensible pour appréhender des connaissances sur le Moyen Âge avec le défi de la complexité. L’univers de Circum Cantum s‘organise autour de neuf épisodes indépendants sur des sujets du Moyen Âge. Chaque épisode se prolonge avec trois activités associées : le Karaoké Médiéval permet d’apprendre à chanter le chant associé à l’épisode ; le Quiz permet de synthétiser les connaissances par l’expérience du jeu ; la BD pédagogique à destination des professeurs et des élèves permet d’aller plus loin dans l’approfondissement des savoirs.

Rendez-vous sur www.circumcantum.com

Bruno Bonhoure : Les tournages ont eu lieu à la Fondation Royaumont, à la basilique Notre-Dame du Port à Clermont-Ferrand, et à l’abbaye Saint-Robert à la Chaise-Dieu. Dans cette aventure, avec Khaï-Dong nous sommes accompagnés de Priscille Lamure, voix et plume pour Radio France. Pour chaque épisode, des enfants sont aussi avec nous ; ils bougent et chantent accompagnés de deux musiciens de La Camera delle Lacrime (Cristina Alís Raurich et Stéphanie Petibon / Mokrane Adlani et Dalaijargal Daansuren / Stéphanie Petibon et Andreas Linos) et de la voix de Clémence Montagne qui donne l’intonation pour faciliter l’apprentissage du chant du jour.

Khaï-Dong Luong : Les partenaires de la première saison sont la Société des Amis de Cluny, la Bibliothèque Nationale de France, le Fonds Musical pour l’Enfance et la Jeunesse, l’Académie de Clermont-Ferrand, l’Académie d’Amiens, le Syndicat Mixte de La Chaise-Dieu, la ville de Clermont-Ferrand, la Fondation Royaumont et le festival de La Chaise-Dieu. Le tournage de la saison 2 est en cours à Paris à la Sainte-Chapelle, à la Conciergerie et au Musée National du Moyen Âge.

Depuis le 4 octobre 2022, la série Circum Cantum, une histoire du Moyen Âge au fil des chansons est en accès libre sur YouTube et sur www.circumcantum.com

Votre ensemble a développé très tôt des projets participatifs, propose un ensemble-école et encourage la pratique vocale. En quoi est-ce important pour vous d’inclure les publics dans vos processus de recherche-création ?

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Au sein de La Camera delle Lacrime, nous proposons aux musiciens, aux bénéficiaires de nos spectacles participatifs ou non, aux étudiants, de créer et de vivre des expériences musiques médiévales au présent avec la conscience de ce qui est inséparablement tissé ensemble.

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Khaï-Dong Luong : Les musiques médiévales (qu’on peut généraliser aux musiques anciennes) comme sonorités n’existent que si nous les recréons à partir des traces du passé. Les créations au présent de performances des musiques médiévales pour assouvir le désir d’entendre ce qui n’est pas parvenu jusqu’à nous sous forme d’enregistrement soulèvent des questions fondamentales et globales. À quoi assistons-nous quand nous participons à un événement de musique médiévale au présent ? Que désigne-t-on par le syntagme « musique médiévale » ? Comment dépasser la controverse qui a divisé les ensembles d’une certaine époque et qui perdure encore parfois aujourd’hui sur l’authenticité revendiquée par les uns et les autres sur l’interprétation de ces musiques ? Quels sont alors les véritables enjeux autour des événements de musique médiévale au présent ? Quelle performativité pouvons-nous attendre de ces événements ?

Dès la création de l’ensemble, nous avons toujours eu l’intime conviction que ces questions représentaient une chance d’ouverture de l‘événement de musique médiévale au présent, comme expérience sensible pour appréhender des connaissances sur le Moyen Âge avec le défi de la complexité. On peut facilement imaginer que créer ou penser l’événement de musique ancienne au présent engage de facto les conceptions épistémologiques et ontologiques des sujets-penseurs ou sujets-praticiens sur la musique et donc sur les musiques médiévales. Ainsi au sein de La Camera delle Lacrime, nous proposons aux musiciens, aux bénéficiaires de nos spectacles participatifs ou non, aux étudiants, de créer et de vivre des expériences musiques médiévales au présent avec la conscience de ce qui est inséparablement tissé ensemble. Et l’approche de la recherche-création nous semble prometteuse pour développer une pensée complexe sur les événements de musiques médiévales au présent et plus largement sur la musique dans une alternative au réductionnisme, ou au holisme.

© Greg Alric

L’Agenda des concerts de La Camera delle Lacrime

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