3 questions à Frédéric Bétous : « Dédramatiser, démystifier ce rapport à l’artiste dont on voit qu’il est vertical, dépassé, totalement inadapté au monde qui vient !  »

Juin 2022

Par Clément Vialle

© Thomas Millet 


A l’occasion de la récente sortie du disque « Utopia » de La Main Harmonique, la FEVIS a posé 3 questions à Frédéric Bétous, directeur artistique de l’ensemble.

Le contre-ténor est en pleine préparation de la 12e édition de son festival Musique en chemin, les 22-23 juillet 2022.

Il évoque également pour nous le nouveau projet scénique de l’ensemble : « Artefacts », dont la création aura lieu le 12 novembre 2022 à la Scène nationale de Perpignan, dans le cadre du festival Aujourd’hui Musiques.


La Main Harmonique organise chaque année le festival « Musique en Chemin » à La Romieu, sur le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Comment s’annonce la 12ème édition ? 


Frédéric Bétous : Mon souhait avec le festival Musique en Chemin c’est d’abord de faire se rencontrer les musiciens et le public.

Dédramatiser, démystifier ce rapport à l’artiste dont on voit qu’il est vertical, dépassé, totalement inadapté au monde qui vient ! Ce serait terrible qu’on jette le bébé avec l’eau du bain, comme on dit, qu’on se détourne des musiques de répertoire juste parce que les festivals ne parviendraient pas à renouveler la forme dans laquelle présenter ces musiques, à trouver une posture accueillante et ouverte qui soit non stéréotypée et plus en phase, me semble-t-il, avec le besoin d’humanité et de proximité manifeste à trouver ou retrouver dans tous nos rapports sociaux…

J’essaie d’apporter un peu de « ça » avec le festival Musique en Chemin. La prochaine édition sera déjà l’occasion de présenter des formats variés de concerts et de rencontres avec le public et de préparer au mieux les « esprits » à l’écoute des œuvres. Les ateliers, balades, conférences et mises en oreille proposés devraient permettre d’offrir de nouvelles façons d’aborder le concert et de mettre en mouvement le collectif humain qui compose le festival, qu’on soit du côté des artistes, du public ou des bénévoles. Tout le monde est invité à devenir acteur de ce qui se passe, s’il le souhaite bien sûr. Enfin, dans la lignée des éditions précédentes, nous continuons petit à petit à intégrer les habitants et les acteurs territoriaux à cette manifestation pour qu’elle devienne aussi la leur, qu’elle n’apparaisse pas « hors sol ».

© Carla Talopp

Je veux aussi profiter de ce temps du festival, parenthèse salutaire et respiration bienvenue, pour amener des réflexions sur le temps présent, sur notre actualité, et aussi se donner des billes collectivement pour améliorer notre rapport à nous-mêmes et aux autres… c’est aussi une manière d’écouter et de s’écouter qui est offerte entre les concerts, en forme de continuité.

Nous avons eu par exemple le philosophe Bruno Latour et le collectif « Où atterrir », puis une méditation musicale autour du piano de Vanessa Wagner. Une contemplation sur les 5 sens dans la Collégiale de La Romieu, puis un concert de musique baroque avec l’ensemble Les Timbres. Nous aurons Corinne Morel Darleux cette année, autour de sa réflexion sur la critique sociale et sur l’écologie… et aussi le docteur Cathy Blanc pour en apprendre plus sur le fonctionnement de notre cerveau quand il bat au rythme de notre cœur… avec les percussions d’Adelaïde Ferrière ou encore les rythmes traditionnels des danses et chansons latino-américaines d’Aguamadera. Sans oublier les polyphonies de La Main Harmonique bien sûr !

Ce qui me guide aujourd’hui c’est comment être utile aux gens, au public et aux musiciens, et bien sûr à moi-même. Comment m’inscrire et inscrire mes actions « musicales » – puisqu’il s’agit quand même de ça au départ pour moi – dans un contexte plus vaste et connecté aux incertitudes et aux changements qui caractérisent plus que jamais notre actualité, et qui en font aussi sa saveur et son intérêt.

Le dernier disque de votre ensemble, sorti récemment, s’intitule « Utopia ». Peut-on dire que vous y mettez en scène votre idéal, votre vision de l’utopie musicale ? 

Concernant le contenu du disque, il est tourné vers cette première moitié du XVIIème siècle, où le madrigal polyphonique et l’opéra naissant se partagent la place dans le cœur des amateurs et des musiciens. Ces années, qui correspondent aussi au temps de la maturité de Claudio Monteverdi, marquent l’apogée comme la dernière période du genre madrigal. Ce dernier s’y déploie dans une grande diversité de styles, autour de compositeurs comme Luca Marenzio, Carlo Gesualdo, Domenico Mazzocchi, Claudio Monteverdi bien sûr, et de nombreux autres moins connus, tels Agostino Agresta ou Pomponio Nenna que nous avons mis à notre programme. Utopia est donc la proposition d’un court aperçu des extravagances expressives du madrigal italien de cette période. Il s’agit d’une sorte d’anthologie brève qui vise à mettre en avant les audaces expressives de cette écriture musicale en dévoilant des œuvres qui résonnent encore aujourd’hui de manière très contemporaine.

Dans ce disque on trouve aussi une pièce écrite pour notre ensemble par le compositeur Bastien David, intitulée Umbilicus rupestris. Elle vient comme un prolongement en écho, car la musique reste portée par le souffle des chanteurs, mais le texte disparaît. Le timbre des voix est mélangé à de petits instruments. Il n’est plus ici question de passions humaines et d’amours conditionnelles, mais du foisonnement d’une nature chaleureuse et ouverte. Il s’agit bien, comme c’est le cas pour le madrigal, de poésie en musique.

A propos d’audaces d’écriture, je profite de cette tribune pour signaler le beau travail que nous venons de réaliser autour des Prophéties des Sibylles de Lassus. On peut dire que nous avons visé ici une sorte d’idéal, car nous avons filmé l’intégrale des motets dans la Cathédrale d’Auch où nous les avons mis en regard avec les vitraux d’Arnaut de Moles qui s’y trouvent, et représentant aussi des Sibylles. Grâce au travail de réalisateur de Victor Toussaint et grâce aussi à son équipe, nous pouvons désormais « regarder / écouter » sur YouTube un cycle aussi exigeant que peut l’être les Prophetiae Sibyllarum, l’image venant compléter peut-être un peu de ce qui manque aujourd’hui quand nous n’avons pas forcément très clairement à l’esprit le sens des textes chantés (comme ce n’était pas le cas pour les auditeurs de la cour de Munich), et le tout nous reconnectant plus profondément encore aux esprits de ces humains avant nous.

Pour votre nouveau projet musical et scénique Artefacts, vous travaillez avec Alexandros Markeas, le pianiste jazz Thomas Enhco ou encore la percussionniste Anne Paceo. La rencontre de différents répertoires et styles musicaux est-elle importante pour vous ?

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J’aime la rencontre qui enrichit, qui nous ouvre à plus grand que nous-même

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C’est le premier projet de l’ensemble où vont se côtoyer différents styles musicaux. Ce choix est à mettre en lien avec ce qui a motivé cette œuvre, c’est à dire la thématique du changement climatique et la crise de la biodiversité en cours. C’est une belle occasion de s’emparer du symbole que représente cette unité bigarrée et de souligner le fait qu’on est tous concernés par ce qui advient. C’est une forme de contre-pied à comment les humains n’arrivent pas à s’entendre collectivement pour réagir ensemble à l’urgence. En même temps, c’est mon désir de faire résonner plusieurs paroles venues de plusieurs horizons, et un petit côté « passe-muraille » ou « tout est possible » que je revendique paisiblement. Et le travail de mise en scène initié par Michel Schweizer est exactement le type de processus apte à nous inclure tous dans une démarche cohérente malgré des esthétiques parfois éloignées, comme je le sentais, et comme nous pouvons déjà le percevoir alors que les résidences de création ont déjà commencé.

La rencontre est effectivement importante pour moi, mais pas la rencontre pour la rencontre, pas à n’importe quel prix. J’aime la rencontre qui enrichit, qui nous ouvre à plus grand que nous-même. J’aime prendre un petit risque musical, parce que je sais que le bienfait sera bien plus grand si ça marche que la déconvenue pourrait l’être si ça ne marchait pas… Il s’agit là de musique, et de se donner la chance de se connecter plus encore à de « bons affects » utiles. Personne ne joue sa vie, son honneur ou je ne sais quoi.

© Thomas Millet 

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