Ré-enchanter le concert

Tribune Octobre 2023


© Yulika Sève

Tribune par Lila Hajosi, directrice artistique de l’Ensemble Irini



À l’heure où la question du retour et surtout du renouvellement des publics des musiques dites « classiques » se pose cruellement et représente l’enjeu majeur de la survie de notre art, une remise en cause voire un abandon de la forme concert semble s’imposer comme un discours dominant du côté des institutions, comme des organisateurs, comme, in fine, des musiciens (il faut bien manger). Ainsi, sommes-nous, artistes, enjoints et même, disons-le, de plus en plus contraints à imaginer de nouvelles manières d’offrir le fruit de notre travail au public, à grands renforts de mises en espace, de créations-lumières, de projections vidéos, en somme de tout ce qui pourra venir nous excuser de ne faire « que » jouer de la musique, au prétexte que le public ne serait pas convaincu « juste par un concert ». Si ces apports peuvent donner lieu à de magnifiques et sincères créations, il est en revanche fort dommage qu’ils deviennent des outils de coercition et qu’ils soient érigés en norme, disant en creux, que désormais le concert ne suffit plus.


Forte de mon expérience scénique de plus de dix années, composée quasiment exclusivement de « simples » concerts, j’assiste avec incompréhension et tristesse à ce phénomène de dénigrement. Incompréhension d’autant plus grande que mes souvenirs sont emplis de moments intenses et incomparables, d’émotions partagées entre artistes et public, de larmes, de rires, de doux accidents musicaux qui font certes trébucher mais créent une complicité sans pareille, de regards croisés, de soupirs qui s’échappent, d’enfants qui gazouillent ou qui dansent…


𝐔𝐧 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐞𝐫𝐭 𝐧’𝐚 𝐫𝐢𝐞𝐧 𝐝𝐞 𝐬𝐢𝐦𝐩𝐥𝐞. 𝐐𝐮𝐞𝐥 𝐪𝐮𝐞 𝐬𝐨𝐢𝐭 𝐥𝐞 𝐥𝐢𝐞𝐮 𝐨𝐮̀ 𝐢𝐥 𝐬𝐞 𝐭𝐢𝐞𝐧𝐭, 𝐜𝐞𝐥𝐮𝐢-𝐜𝐢 𝐬’𝐞𝐧 𝐭𝐫𝐨𝐮𝐯𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐬𝐚𝐜𝐫𝐞́, 𝐩𝐚𝐫 𝐮𝐧 𝐫𝐢𝐭𝐮𝐞𝐥 𝐩𝐫𝐞𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐢𝐭𝐮𝐫𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞, 𝐜𝐞𝐥𝐮𝐢 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐧𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐞 𝐚𝐬𝐬𝐞𝐦𝐛𝐥𝐞́𝐞 𝐪𝐮𝐢 𝐞́𝐜𝐨𝐮𝐭𝐞 𝐞𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐚𝐬𝐬𝐞𝐦𝐛𝐥𝐞́𝐞 𝐪𝐮𝐢 𝐝𝐨𝐧𝐧𝐞 𝐬𝐨𝐧 𝐨𝐟𝐟𝐢𝐜𝐞 𝐬𝐨𝐧𝐨𝐫𝐞.


Un concert est une (re)mise en jeu permanente, un parcours de funambule dans l’immédiateté de la musique. Ce sont des corps qui se rencontrent, qui respirent le même air, des humeurs au sens propre comme au figuré qui se heurtent, se mélangent, se transcendent. C’est un acte d’union, aussi totale qu’éphémère. Sa puissance sémantique a même forcé un basculement étymologique du « combat » (concertare) au « choisir ensemble » (cum certare), par l’intensité de ce qui se joue et se noue dans ce « simple » concert.


Cette alchimie n’a pas besoin d’être soutenue par des étais divers, qui à moins de servir une sincère vision artistique, ne peuvent qu’être des béquilles. Aucun plateau lumière, aucune pyrotechnie, aucune mise en espace, aucun ajout de chorégraphies ne remplace le dévouement des artistes et la force de conviction d’une idée précise et défendue. La forme « simple » du concert en ce sens constitue une mise à nu particulièrement fascinante et qui ne souffre aucun faux-semblant, c’est une arène antique où les regardeurs et les « performeurs » sont inscrits dans un rituel commun dont le sens les échange et les transcende. A chaque seconde, l’artiste peut trébucher, ou produire un miracle que rien, dans un « simple concert » ne viendra camoufler ou amplifier, la relation au regard est immédiate, sans filtre, crue. C’est cette proximité, cette intimité, ce rapport à l’évanescence de l’instant que vient mettre en jeu le concert.


Je me rappelle d’un exercice de théâtre qui a bouleversé ma vie. La consigne nous demandait de regarder notre main, comme si nous la voyions pour la toute première fois, sans aucune connaissance préalable de ce qu’elle était, comme un appendice étranger. Je me suis perdue dans le jeu, j’aurais pu y rester des heures et j’en garde un souvenir prégnant. J’ai depuis décidé de m’exercer à porter autant que possible, un regard vierge sur l’intégralité du monde. Il en résulte une indignation perpétuelle, certes, mais surtout, son pendant, 𝐮𝐧 𝐞́𝐦𝐞𝐫𝐯𝐞𝐢𝐥𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐬𝐚𝐧𝐬 𝐟𝐢𝐧.


J’aimerais que nous puissions faire de même avec ce « juste concert » qu’il nous faut à présent justifier comme un travail bâclé, insuffisant, bancal.


Ré-enchantons-le, nous artistes, car c’est à notre émerveillement que le public puisera le sien.


Organisateurs, ayez confiance, si ce n’est en l’évidence du concert, en celle de la chimie humaine : 50-500 personnes dans une même pièce, tous serrés, sans fosse, sans scène, vous n’imaginez pas le bouillon de phéromones qui s’agite. Si on mouille la chemise (et c’est notre devoir), le public mouillera les mouchoirs, et je ne parle même pas des neurones-miroirs, sinon on n’a pas fini.


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